• David Hury

SR, vous me manquez terriblement



C’est un cri du cœur qui m’amène ici. Un véritable plaidoyer. Que dis-je, un pur réquisitoire! Celui d’un journaliste de presse écrite, amoureux de son métier et qui glisse progressivement vers d’autres activités plus... créatives. Celui d’un lecteur qui aime bien pinailler dès qu’il voit une espace (nom féminin, en typographie, ne vous excitez pas) en trop entre deux mots et qui aime – surtout – le travail bien fini. Et là, journaux et magazines me tombent des mains les uns après les autres. Je m’explique.


Bon, d’abord, commençons par une définition – très personnelle – du job de secrétaire de rédaction (aka le SR), pour celles et ceux qui se demandent à quoi rime cette fonction. Dans un journal ou un magazine, c’est une sorte de super-héros de l’ombre. C’est celui (ou celle) qui va rendre «propre» une page ou une double page. Il doit savoir jongler entre la forme et le fond, et les magnifier. C’est lui qui veille à l’équilibre visuel de la page, entre les colonnes de texte et les illustrations. C’est lui le garant de l’exactitude des informations contenues dans les articles des journalistes. C’est lui le champion au Trivial Pursuit parce qu’il doit avoir une culture G en béton armé. C’est lui qui vérifie les moindres détails, l’orthographe et la place du crédit photographique, la légende et le respect du cadrage composé par le photographe. C’est lui qui pond les titres et les chapô, c’est lui qui bouche les trous, qui écrit un papier de temps en temps sans jamais le signer. C’est lui le metteur en scène, le chef d’orchestre, du travail des autres. C’est lui que l’on va voir quand on a un doute sur le code typo ou sur l’orthographe d'un mot, et qui vous confirme bel et bien que la lie de l’humanité porte un nom: Microsoft Word (note pour plus tard: interdire à tous les enfants du monde de se servir de ce logiciel vu les dégâts sur les adultes d’aujourd’hui). C’est donc lui le garant de la propreté de la mise en page dans son ensemble. C’est lui qui reste le plus tard à la rédaction et qui éteint derrière lui en partant. C’est un super-héros, je vous dis. Un super-héros sur lequel tout le monde doit compter dans une rédaction, à commencer par le rédacteur en chef qui se repose souvent sur son fidèle lieutenant. Un journal qui marche, c’est souvent un duo rédaction en chef + secrétariat de rédaction qui s’entend et qui aime travailler de concert. SR, c’est un boulot absolument passionnant, une grande école de la rigueur, mais un job qui ne semble pas assez sexy (et bien payé, c’est vrai...) pour séduire les jeunes diplômés des grandes écoles de journalisme qui se voient tous grands reporters au bout de six mois. Le SR veille sur son journal. Comme une mère. Je connais ce sentiment, je l’ai été pendant six belles années dans un hebdo. Et le rythme hebdomadaire, c’est du sport.


Alors c’est peut-être une déformation professionnelle, comme un monteur va s’arracher les cheveux au cinéma en regardant un film français trop long et mal fagoté alors que le scénario était super sur le papier et qu’il aurait fallu couper 30mn au montage. Quand j’ouvre un journal ou un magazine, plein de petits détails de traviole me sautent aux yeux. Et très souvent, ça pique.


Et puis arrive le jour où c’est son propre travail qui est mal mis en scène. Et pour être précis, des portraits que j'ai réalisés à Paris du cinéaste libanais Ziad Doueiri. Ces deux derniers mois, Le Figaro, Télérama et Paris-Match m’ont fait sortir de mes gonds. Pas étonnants que la presse écrite soit en crise, qu’il y ait une défiance ou un désamour des lecteurs. Et je crois savoir pourquoi tous ces journaux sont mal fichus, aussi prestigieux soient-ils. Les SR sont simplement en voie d’extinction, en France comme ailleurs. Comme s’ils étaient «expendables». Comme si les patrons de presse pouvaient faire l’économie de ce poste (et de celui des correcteurs, ne les oublions pas ceux-là aussi). C’est d’une tristesse… Eh, réveillez-vous messieurs (et mesdames) les patrons de presse! Arrêtez le génocide! Embauchez des SR!


Cela a donc commencé avec Le Figaro. A la fin de l’été 2017, j’avais réalisé le portrait photo de Ziad Doueiri, en prévision de la sortie de son film L’Insulte. Cette image (verticale, format 24/36) a été reprise sur de nombreux supports, print et web. Un jour de février, j’ouvre le Figaro. La photo est recadrée, rognée des deux côtés. Moche. Le crédit devant indiquer mon nom: Avid Hury (sans le premier ‘D’ de mon prénom donc). Où se cache le mec responsable de cette page que je l’éviscère? Je suis censé le prendre comment, Dugenou? Vous vous foutez de moi ou quoi? Et le texte, mon dieu le texte… Plus j’avançais dans la lecture, plus il m’agaçait. Et puis là, paf, dans la dernière ligne droite, la journaliste se croit plus intelligente que les autres en faisant un parallèle entre le massacre de Sabra et Chatila à celui de Damour, que le film évoque. Damour, janvier 1976. Sabra, septembre 1982. Entre les deux, absolument aucun rapport temporel ou géographique. Bravo cocotte, t’as mis dans le mille. Mais y a-t-il eu un SR derrière elle pour se rendre compte de sa bêtise? Non. Alors c’est vrai, les SR ne sont pas non plus des Quid ambulants, ils ne savent pas tout. Mais ils doivent vérifier quand ils ne savent pas. Ou quand ils ont un doute. Et là, les défaillances sont totales. Constat: il n’y a plus de SR au Figaro.


Mais bon, a priori, cela ne doit pas être bien grave, c’était dans les pages culturelles… Tout le monde semble habitué à ça. C’est comme à la télé. Je sais juste qu’il y a des chaînes que je ne regarde plus. Quand j’entends les énormités sorties sur le Liban – pays que je connais un peu –, je me dis que mes «camarades journalistes» doivent dire autant de sottises sur les autres pays. Autant ne pas les écouter.


Après Le Figaro, ça a été Télérama. Rebelote, même photo de Ziad Doueiri. Cadrage carré et tout aussi foiré que dans Le Figaro (il y a une secte ou quoi?). Crédit photo microscopique planté à un millimètre de la pliure intérieure. Genre rien à secouer du nom (et donc du travail) du photographe (que dire de la version en ligne où il n'y a pas du tout de crédit...). Bon, c’est Télérama, c’est pas bien épais, piqué à cheval, ça fait un peu plus de 150 pages donc l’intérieur de la pliure se voit quand même, sans avoir à tordre et à déchirer complètement le magazine. Mais c’est bien agaçant quand même. Ah, au fait, quel est l’hurluberlu qui s’est dit «Eh! J’ai le titre du siècle!» pour cet article: le Liban miné par l’antisémitisme? Oh, les gars, les Libanais sont des Sémites (même si beaucoup préfèrent se considérer comme des Phéniciens, mais on ne va pas rentrer dans leur jeu). Donc bon, passons. Constat: il n’y a plus de SR à Télérama.


Autre exemple, l’institution tombée depuis trop longtemps de son piédestal: Paris-Match. Couverture des Oscars à Los Angeles le mois dernier, pour faire la promo de Julie Gayet. Non mais sérieusement, c’est du journalisme ça? C’est qui cette biographe attitrée de mademoiselle, qui avait clairement rédigé son publi-reportage avant de prendre l’avion pour Los Angeles? Bon, passons sur le texte d’un mortel ennui, regardons les quelques photos non mises en scène au flash. Le magazine utilise une photo de l’équipe de L’Insulte devant son hôtel sur laquelle est venue poser la productrice. Entre la jambe du mec à gauche et les sac plastiques à droite, chapeau les gars, super sélection photo! Alors qu’il y avait tellement mieux pour la même scène… Et mention spéciale au rigolo en charge des légendes: lunettes et cheveux longs, pour présenter le réalisateur. Trop marrant. C’est concours de légendes moisies à l’heure du bouclage ou quoi? Ne me dites pas qu’il n’y a plus de SR? Je me dis donc que je vais jeter un coup d’œil à l’ours de Match. Je découvre alors:

  • 1 directeur de la rédaction

  • 1 directeur adjoint de la rédaction

  • 1 rédacteur en chef photo

  • 7 rédacteurs en chef

  • 7 rédacteurs en chef adjoints

  • 6 chefs de services (dont 1 pour le SR)

  • 5 secrétaires de rédaction

  • 2 sous-SR chargés de la révision des textes


Tout ça pour 120 pages! Je cherche une explication… Ils devaient tous être en RTT lors de cette semaine où ils ont publié le numéro avec Julie Gayet en couverture, où l’on apprend donc – gloire à toi, ô journaliste qui a pondu cette phrase – qu’elle «n’est pas du genre à se froisser pour un rien mais, qu’à ses yeux, certaines choses ne font pas un pli» (parce qu’on la voit en photo en train de poser, la cuisse négligemment apparente, alors qu’elle fait semblant de faire du repassage). Je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer. Constat: il n’y a plus vraiment de SR à Paris-Match.


Je me souviens d’une installation que j’avais faite au Salon du livre de Beyrouth en octobre 2013, où je demandais aux visiteurs, célèbres ou anonymes, de m’écrire une phrase sur Beyrouth. Un ami journaliste, Antoine Saad, m’avait écrit instinctivement: Beyrouth, je t’aime malgré le règne des médiocres. Ça sentait la claque. Le vécu. De Beyrouth à Paris, même combat. Tout ça, c’est sans compter sur la ribambelle de magazines dont les détails piquent les yeux. Je me demande à quoi servent les pages du code typo, du Bescherelle et du Petit Robert. Saviez-vous que pape et président ne prennent pas de majuscule? Alors que dire de conseillère au ministère? Que cofondatrice ne prend pas de trait d’union? Que etc. n’est pas suivi de trois petits points, mais d’un seul? Que, que, que… Que Wikipedia n’est pas une source (toujours) fiable? Que, que, que… Tout ça est moche. Tellement moche.

Dois-je continuer?


Cette négligence généralisée m’attriste. J’aime tellement ce boulot. Faire des journaux. Créer des maquettes. Ecrire. Réécrire. Jouer avec ma langue (natale). Mettre en scène mon travail et surtout celui des autres. La presse est un monde tellement passionnant, pourquoi en est-elle arrivée là? Avec des journalistes qui n’ont jamais fait un reportage de terrain de leur vie? Avec ces derniers SR surchargés de travail et donc dans l’incapacité d’être performants et méticuleux? N’est-ce vraiment qu’une question d’argent? Si les journalistes étaient mieux payés, le casting serait-il différent? Les salariés feraient-ils du meilleur boulot? Pourquoi les patrons ne presse ne sont-ils plus des gens du métier? Une partie de la réponse est là probablement.


La toute première fois où j’ai mis les pieds à la rédaction du Figaro, je devais avoir 16 ou 17 ans, je ne pensais pas encore à une carrière de journaliste. La personne que je venais voir m’avait dit, en passant près d’une série de bureaux où plein de gens étaient affairés: «Tiens, ce sont les SR!» Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’étaient des «SR». Ils étaient une armée. Où sont-ils tous passés aujourd’hui? Sont-ils simplement si peu nombreux qu’ils ne peuvent pas faire leur job comme il faut? Une partie de la réponse est là aussi, probablement.


Mon cri du cœur est terminé. Ça fait du bien, et ça fait mal en même temps. Alors, chers SR de tous les pays, unissez-vous! Manifestez, tant que vous n’avez pas tous été exterminés! Vous faites le plus respectable des métiers dans le monde de la presse. Et vous me manquez.


Terriblement.


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